Dernier Voyage du U-1221

Les femmes n’étaient pas tolérées à bord des sous-marins !

dernierVoyage01Vous savez que les sous-mariniers sont des gens très superstitieux d’autant plus qu’il existe une vieille croyance des marins qui stipule que les femmes apportent le malheur en venant à bord, même pour une simple visite et que celles qui ne pouvaient pas p…. par-dessus le bastingage n’avaient rien à faire sur un sous-marin !
Horst Rösner dixit. Puis il raconte comment il a évité sa dernière mission du 3 janvier 1945. « Revenant de permission, j’appris que deux femmes étaient montées sur le submersible. Je vis dans cette intrusion féminine un mauvais présage et je préférai suivre une formation à terre plutôt que d’appareiller pour cette nouvelle croisière guerrière. L’année précédente, commandé par le lieutenant, Hans-Joachim Förster (cf. journal de bord), notre U-480 emmailloté dans une gangue de caoutchouc, -d’après le procédé secret Alberich- venait de se tailler un franc succès en envoyant par le fond la corvette canadienne Alberni, le démineur anglais Loyalty, le démineur Fort Yale et le cargo Osminster (14 000 tonneaux en 4 jours). L’U-480 se tira du guêpier malgré une traque de tous les instants par la flotte alliée avec ses 92 grenades sous-marines lancées au hasard. Le procédé Alberich rendait le submersible indétectable !
Mais les Britanniques, en interceptant un message du capitaine Förster annonçant son indéniable succès au BdU, découvrirent l’innovation technologique allemande par le biais d’Alberich, un personnage créé dans un opéra de Wagner, qui était capable, avec sa fameuse cape, de se rendre invisible ! Le 4 octobre 1944, notre U-480 retourna à la base sous-marine de Trondheim, en Norvège, pour une remise en état. Et, le 3 janvier 1945, le sous-marin quitta sa base de Trondheim pour une nouvelle mission que je déclinai pour des raisons personnellles que j’ai évoquées en préambule. Le 19 janvier, les Anglais décryptèrent un message du sous-marin, qui devait attaquer les convois américains en direction de Cherbourg. C’est seulement 60 ans plus tard que le mystère de la fin de l’U-480 fut découvert, avec la dé-classification des archives de la Marine, à Portsmouth !
Le plan de Förster était de s’embusquer auprès d’une balise placée sur la route des convois et d’attendre ses proies. Mais les Alliés qui avaient intercepté les messages du U-Boot tendirent un piège au submersible. Ils minèrent les routes habituelles des convois, en déviant discrètement ceux-ci sur d’autres voies de passage et, sans le savoir, l’U-480, pénétra dans des champs de mines : il fut touché par l’une d’elles et sombra avec ses 47 hommes d’équipage. »

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Connaissant les conditions de promiscuité et d’absence de modernité, c’était dans l’ordre pratique et non discriminatoire des choses de refuser la présence active de femmes à bord des U-Boote. Au vu des conditions d’exiguïté, la question de l’hygiène intime féminine, la longueur des croisières, forcément un jour ou l’autre le déchaînement d’hormones mâles sur la jolie sirène auraient gravement pâti à la sérénité conviviale qu’on essayait de créer dans notre communauté de vie. Au-delà de cette superstition sexiste exagérée, des dames ont néanmoins été rapatriées par des U-Boote, telles les évacuées des poches de Courlande ou des téléphonistes prises au piège des bases françaises….. Nous avions des gens très sérieux à bord, instruits, imprégnés de fortes valeurs d’éducation qui ne se sont jamais laissé aller à des grivoiseries et autres obscénités blessant ouvertement le bon goût.
Le capitaine Paul Ackermann convola en justes noces le 6 janvier 1945 avec sa promise, Ingeborg Wienholt. Outre son frère, les témoins ObLt. H. Bickel (II WO) et le L.I. Hans Werth assistèrent à la cérémonie nuptiale.
Le Masch. Maat Walter Schökel épousa Fräulein Frieda Hessenius le 19 juin 1944 à Heisfelde. Précédemment affecté sur l’U-127, il avait effectué entre juillet 1943 et juillet 1944 trois croisières guerrières sur l’U-103 .
dernierVoyage03« Nous n’avions d’ailleurs pas trop envie d’évoquer la question du sexe à bord. Pour les croyants, et Dieu sait que les sanctuaires sont remplis pendant les guerres, évoquer le désir de la chair, l’un des péchés capitaux les plus graves des Commandements de l’Eglise, nous aurait conduits aux bourrasques infernales éternelles ! Il fallait au contraire se concilier les bonnes grâces divines ! De ce fait, on cultivait les tabous, on versait dans la piété, on contrôlait ses pulsions quitte à ce qu’une fois le danger écarté et arrivés à bon port, certains se laissèrent aller aux joies charnelles et aux délices de l’amour physique partagé avec des dames de petite vertu que l’on retrouve dans tous les ports du monde. On prétendait même que Doenitz récompensait certains matelots méritants en les autorisant à passer une soirée de rêve dans certains endroits chics de la capitale française ! »

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Les 130 derniers jours passés auprès de la Kriegsmarine
relatés dans l’agenda de Joseph Lebon.

dernierVoyage05Lundi 1er janvier : A Hamburg, notre U-Boot se trouve en réparation dans le Werft des Howald-Werke jusqu’au mardi 16 janvier. Nous logeons sur le Veendam (cf. photo) auprès de la 31ème Flottille de sous-marins.
Mercredi 17 janvier : 2ème rotation (Törn) de la moitié de l’équipage pour prendre quatre semaines de congé (Einsatz-urlaub). Je ne peux pas me rendre en Lorraine. Les troupes alliées stationnent à la frontière sarroise.
Lundi 5 février : J’ai fêté mes 21 ans auprès de ma mère et du grand-père dans le Westmark . Malgré la guerre, cet anniversaire a été jusqu’à présent ma plus belle réjouissance, je suis majeur.
Jeudi 15 février : Retour de congé de la 2ème fournée qui est passée par les affres d’un Terrorangriff en revenant sur Hamburg. Nous nous inquiétons pour notre bateau qui est toujours positionné dans les docks. Sera-t-il prêt ? Les ouvriers de l’arsenal pourront-ils remédier à toutes les pannes que nous avons connues lors de notre voyage vers Nova Scotia ?
Vendredi 16 février : prolongement du temps de notre halte à l’arsenal (Werftliegenzeit) jusqu’au mardi 27 février où notre U-Boot a été mis en cale sèche (ausgedockt).
Samedi 3 mars : U-Boot réaménagé et soirée festive de l’équipage (Bordfest) dans le restaurant Buschmann. Dans 4 semaines nous serons à nouveau en mer. Serait-ce pour la dernière fois de notre courte vie ?
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dernierVoyage06dernierVoyage07(Letzter Kameradschaftsabend vor der 2. Feindfahrt)
Le commandant Paul Ackermann avait, par hasard, lié connaissance avec un dénommé Buschmann qui tenait une auberge près de la Place du Marché Winterhuder à Hamburg. C’est là que nous avons passé une soirée conviviale, animée par des artistes, tels Trude Meinz, Jan Hoffmann, l’accordéoniste Fredo Grothey, Emil Mans et Herbert Heinemann au piano à queue (Flügel), dans le but évident de renforcer l’esprit de camaraderie avant notre prochain départ pour une 2ème campagne à l’ennemi.
Ces réjouissances ne nous ont coûté aucun mark vaillant, car nous étions en mesure de livrer en contrepartie un peu d’alcool à l’aubergiste frappé comme on le sait par la pénurie de vivres et par le rationnement.
La soirée fut agréablement arrosée ! « Was nutzt dem Seemann sein Geld wenn er damit ins Wasser fällt !
Au quoi sert l’argent au marin s’il tombe avec ses ressources dans l’eau ? »
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Dimanche 4 mars : Essais et tests de nos machineries pendant la navigation sur l’Elbe.
Lundi 5 mars : A 9 heures sortie vers l’écluse de Brunsbüttel où nous avons passé la nuit.
Mardi 6 mars : Aujourd’hui, c’est le 5ème passage de notre bateau à travers le canal Kaiser Wilhelm jusqu’à Oldenbüttel où le danger persiste avec la présence de mines. Ensuite nous voguons vers Rendsburg où nous longeons le pensionnat, hélas, sans les signes d’encouragement et d’appel des filles de l’internat comme c’était le cas lors des précédents passages. L’école a-t-elle été fermée en raison des pilonnages continus de bombes sur le secteur ? Nous avons passé la nuit entre Rendsburg et Holtenau en rase campagne au bord du canal, à cause des mines dérivant dans l’eau courante et des bombardements sur les grandes villes du secteur.
Jeudi 8 mars : Après avoir surmonté le danger des mines flottantes, nous naviguons vers l’écluse de Holtenau et accostons dans la W.I.K. auprès de la 5ème U-Boot Flottille. Avons déménagé nos effets dans l’abri bétonné.
Samedi 10 : Le bateau est repris par les Deutsche Werke pour des travaux de finition jusqu’au samedi 30 mars.
dernierVoyage08dernierVoyage09Dimanche 1er avril : grosse séance d’épouillage entreprise dans le bateau et sur l’équipage. Ce n’est pas un poisson d’avril en ce dimanche de Pâques ! Des morpions (Filzläuse) ont été ramenés de l’abri de la W.I.K. à bord du U-Boot et cela une semaine avant notre départ pour notre 2ème campagne (Feindunternehmung).
dernierVoyage10 3Tous les habits, draps, effets de laine ont été sortis du bateau et ramenés à terre pour être traités dans une laverie chimique. L’intérieur du sous-marin a été enfumé par une équipe spéciale ; l’habitacle a été aéré, lavé de fond en comble et rééquipé en bonne et due forme à la fin du traitement prophylactique.
Mardi 3 avril : L’U-Boot est parti à l’arsenal pour le montage d’un nouveau double affût anti-aérien de 3,7cm (LM 42 Flakkanone, photo) qui a fait ses preuves d’efficacité depuis son montage sur d’autres U-Boote de type IX-C. Le commandant étant parti en rendez-vous au Q. G. de la flotille, 20 hommes d’équipage n’étant pas de garde avaient également débarqué à terre. Une alerte aérienne s’annonce. Sous le commandement de notre I WO (1er officier de garde) l’U-Boot cherche à sortir vers la baie de Kiel. Les premières bombes tombent à 16 heures 50. Suite à un coup au but, le bateau coule en 4 mm (étant devenu lourd à l’avant), au milieu de la Förde.
Environ 20 hommes se sauvent en sautant par-dessus bord. L’Obersteuer-mann Merpelt, deux autres compagnons et moi-même sommes repêchés par un bateau lance-fumigènes (Nebelkutter), d’autres camarades seront recueillis par des embarcations de guerre ou nageront vers la rive. Après avoir été surpris par la masse d’eau s’engouffrant dans les postes de radio et d’écoute dont ils occupaient la salle, le maître-radio Krone et son second, le Funkmaat Bernauer, ont également pu échapper à leur triste sort.
Un dernier matelot, à l’esprit vif et déterminé, orphelin de son équipement de sauvetage (Tauchretter) tant la surprise de la catastrophe lui fut énorme, put s’extraire in extremis par le panneau s’ouvrant au-dessus de la cambuse.
Mais tous les autres camarades encore bloqués pourront-ils être extraits à temps de leur cercueil d’acier ?
Dans la nuit du 3 et au début de l’après-midi du 4 avril, un nouveau bombardement de terreur a déferlé sur le secteur sans provoquer de nouvelles victimes à bord du U-1221. L’après-midi, à 15h 30, 11 camarades, arrachés du bateau coulé, ont pu être sauvés. 7 sont morts noyés, parmi eux figure le L.I. Werth. Le soir, nous nous sommes assis sur la jetée, les larmes aux yeux. Nous sommes devenus des apatrides (heimatlos) car notre bateau repose au fond de l’eau au milieu du chenal. (Ndr : La tragédie sera relatée in extenso dans la suite du chapitre).
Samedi 7 avril : Le restant de l’équipage reçoit l’ordre de rallier Flensburg.
Dimanche 8 avril : Arrivés à Flensburg par train, nous nous sommes annoncés auprès de la 33. U-Fl. L’équipage a aussitôt été affecté aux travaux de retranchements et nous logeons dans la base marine jusqu’à fin avril.
Vendredi 20 avril : Anniversaire du Führer. La cérémonie matinale avec la remise de distinctions (Croix-de-fer II. Klasse à l’Obermachinist Dunkel) a eu lieu dans une baraque appropriée pour ce genre de solennité.
Derrière la tribune décorée avec des arbrisseaux de hêtre se trouvaient les portraits du Alte Fritz, de Bismarck et de Hitler. Un sketch fut joué pour montrer la conduite que nous aurions à adopter en cas de capture. D’après les comptes-rendus de la Wehrmacht, les troupes britanniques se trouveraient devant Hamburg et Lübeck.
Dimanche 22 avril : Il s’agit maintenant d’ériger des positions pour défendre Flensburg.
Samedi 28 avril : Les positions préparées pour la défense de la base sous-marine ont été touchées.
30 avril : Dönitz va transférer son QG de Ploen vers Mürwik.
Mardi 1er mai : A 7 heures, départ de Flensbug en train en direction des environs de Kiel dont les faubourgs se trouvent maintenant en 1ère ligne de front. En cours de route, nous avons récupéré toutes sortes d’armes que les fantassins avaient jetées à la suite de l’éclatement et de la disparition de leurs unités. Avons trouvé un canon anti-aérien léger de fabrication hollandaise, des Panzerfaust, des grenades à main, des fusils et leurs munitions.
Comme nous étions encore une formation homogène sous les ordres de notre commandant, avec ses officiers et sous-officiers, nous fûmes postés à terre pour constituer un solide paquet chargé d’enrayer le chaos.
A la gare de triage de Meimersdorf, on nous apprend la mort d’Hitler, tombé à Berlin. A la radio, la voix forte du Sendersprecher émise lors d’un communiqué de la Wehrmacht rappelle qu’il est tombé pour l’Allemagne en combattant jusqu’à son dernier souffle contre le bolchévisme. Face à la dissolution de la Wehrmacht, le soldat ne se sent plus lié par son serment de fidélité. Le Grand-Amiral Doenitz a été désigné par le Führer comme son successeur, comme Staatsoberhaupt et comme commandant suprême de la Wehrmacht.
Mercredi 2 mai : Nous avons reçu l’ordre de marcher en direction de Preetz. En cours de route, nous sommes plusieurs fois assaillis par des chasseurs U.S. Des haies plantées à point nommé et de légers monticules favorisant notre chance de passer inaperçus, fleurissent dans la campagne ; aucun blessé n’est à déplorer.
Jeudi 3 mai : Dans la nuit de mercredi à jeudi, je suis établi dans une tranchée le long d’une avancée de forêt. Nous y avons ramené un canon anti-aérien de 2 cm. De très bon matin, des bruits de chenilles de tanks sont perçus. Face aux pointes anglaises blindées progressant en avant-garde sur Preetz, nous nous sommes retirés à l’aube naissante après avoir considéré l’inutilité du combat, sachant la guerre perdue.
Vendredi 4 mai : Arrivés le soir dans le quartier portuaire Wik de Kiel, nous sommes toujours ensemble.
Samedi 5 mai : Dans le bunker-abri où le chef de flottille a établi son poste de commandement, nous avons reçu l’ordre d’empêcher les pillages émanant de certains travailleurs étrangers (Fremdarbeiter).
Quelques-uns d’entre nous, sous la direction des trois officiers de garde, établissent des contrôles routiers pour empêcher les ex-soldats de la Wehrmacht, quels que soient leurs titre et grade, habillés pour la plupart en civil, de pouvoir embarquer à bord de camions leurs rapines et de fuir en sortant de la ville. Le chaos règne et au cours de cette débâcle, j’ai pu mesurer les bassesses et la vulgarité des troupes en déroute. Nous avons dû tirer sur des voitures sans chercher à blesser quiconque. J’en ai marre (Nase voll) de jouer au policier.
Dimanche 6 mai : Travaux de déblaiement dans les caves de la mairie de la ville.
Lundi 7 mai : Je suis recruté comme aide dans une unité de police.
Mardi 8 mai : Cessez-le-feu. La guerre est enfin terminée. Nous avons surmonté les épreuves. Toutes les armes sont déposées sur la place auprès des gardes. Quelques sous-officiers du point fortifié utilisent l’occasion pour nous imposer une demi-heure du Strafexerzieren avec fusils. Quelques-uns de mes camarades (j’étais de la partie) n’oublièrent pas ce drill démentiel. Willi Pfistermeier distribue à quelques-uns d’entre nous des pistolets, j’ai pris un 08. Le commandant extrait les porte-épées, les sous-officiers, les seconds et le radio de notre groupe : ils profitent de la nuit pour disparaître. C’est du favoritisme ! L’homme de base sera toujours l’éternel second, l’oublié de circonstance ! De rage folle, nous faisons du petit bois dans nos chambres où nous nous enivrons.
Jeudi 10 mai : Ascension, les troupes anglaises sont en ville. Quel résultat cela donnera-t-il ?
Vendredi 11 mai : Des fantassins de marine anglais ont désarmé notre section de garde établie à l’entrée de la caserne et ont pris position, baïonnette au canon : nous sommes prisonniers.
Samedi 12 mai : Le Zerstörer Z-35 est arrivé à quai sous garde anglaise. Dans la nuit, ses matelots ont hissé le pavillon de guerre allemand après avoir descendu les couleurs de l’Union Jack. Des tirs éclatent avec les British, l’équipage du destroyer est interné ailleurs. J’ai envie de quitter la caserne. Des étrangers pillent les dépôts de ravitaillement des sous-marins. Les Anglais nous impliquent comme unité de roulement pour lutter contre les exactions des pillards. Ensuite tous les soldats dans le point fortifié doivent se mettre en rang et sont enregistrés par ordre alphabétique.
Dimanche 13 mai : Celui qui possédait avant 1937 une autre nationalité que la citoyenneté allemande doit s’annoncer. Je suis enregistré comme Français. Chez les Anglais, le prisonnier devait, au plus tard 10 heures du matin, être lavé et rasé. Les officiers anglais saluaient, reconnaissables à leur stick. Le prisonnier ne pouvait pas s’approcher à plus de 20 mètres du grillage intérieur et à 70 mètres de celui de l’extérieur.
Lundi 14 mai : M’étant présenté comme calligraphiste, je dois surcharger de peinture tous les emblèmes nazis (Hoheitszeichen) ainsi que les inscriptions écrites à la gloire du Reich sur des panneaux et des tableaux noirs, ce qui m’évite de devoir effectuer les corvées de déblaiement en ville.
Mardi 15 mai : Je suis affecté dans un commando de travail. Je cache mon pistolet 08 sous un toit, sur le plancher d’un grenier. C’était devenu trop dangereux de le détenir, je l’avais auparavant porté dans mes bottes. Un sous-marin de type XXIV accoste, il aurait encore pu couler un navire de 5 000 BRT. Maltraités par les Britten, les prisonniers doivent laisser leurs affaires et les sacs marins à bord du sous-marin, ils atterrissent ensuite dans un camp extérieur.
Jeudi 17 mai : Tous les anciens butins de guerre germains sont appréhendés. Erwin Lang étant resté avec moi comme unique camarade de bord, nous voilà sur le départ à pied pour une marche vers la ville de Lützenburg distante d’environ 30 km. Je dis au revoir au reste des camarades. Le Lt. zur See Greve voudrait que je reste auprès d’eux. Il a de la parenté chrétienne dans la navigation maritime, les siens pourraient s’occuper de moi.
Le médecin-assistant Eltner me propose de rester avec lui à Kiel. Il sait que j’ai été volontaire et que je risque de sacrés ennuis. Mais je veux rentrer auprès de ma mère, nous nous promettons de nous revoir à nouveau un jour.

Le dernier voyage du sous-marin U-1221 relaté par le E-Masch. Maat Ludwig Schmitt (photo).
dernierVoyage11« Basé à Kiel-Wik, au môle Tirpitz, l’U-1221 était prêt à partir pour une 2ème course à l’ennemi, en cette première semaine d’avril après la réception des vivres et des torpilles à son bord.
En l’absence de notre commandant parti s’entretenir avec le Chef de la Flottille, le I WO (1er Officier de garde) porta à notre connaissance qu’il nous fallait rallier l’atelier d’artillerie établi à l’arsenal pour y faire remplacer notre canon anti-aérien de 3,7 par une nouvelle installation de mitrailleuses lourdes doubles (Doppellaffette). Cette mise en place devait renforcer notre système de réplique face aux dangers aériens.
Vers 13 heures 30 environ, le sous-marin largua ses amarres pour partir s’accoster à la jetée de l’arsenal, à peine distante de quelques coudées de notre quai de départ.
Le remplacement du canon s’effectua aussitôt mais, vers 16 heures, une alerte aérienne arrêta les travaux d’installation. Face aux bombardements, les navires de guerre en état de marche avaient l’impérieuse consigne de devoir naviguer vers le large tandis que les sous-marins devaient se poser au fond de différents bassins d’après les consignes clairement définies par les autorités portuaires qui nous avaient établi un Planquadrat en prévision de tels événements.
Une importante formation de bombardiers ennemis qui se trouvait à hauteur de Hamburg s’était divisée peu après en deux vagues aériennes dont l’une fila sur Kiel. Nous le sûmes grâce à nos services d’écoute. Alors conscients des sacrifices à consentir face aux tapis de bombes qui allaient forcément s’abattre sur notre secteur, nous savions les dangers encourus dans ces cas-là.
L’I WO donna l’ordre de larguer les amarres. La 1ère équipe de garde monta sur le pont, tandis que les moteurs bâbord furent mis en route par les diésélistes de garde. Le reste de l’équipage, non mobilisé, utilisa le tramway pour aller s’engouffrer sous les abris bétonnés de Kiel-Wik. Une grande partie des sous-mariniers du U-1221 échappera ainsi à la mort grâce à l’ordre salvateur du 1er Officier de garde ! Comme j’étais affairé dans la salle des moteurs électriques, je ne puis ici que signaler les événements personnels dont j’ai été témoin.

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Comme je l’ai évoqué, l’U-1221 s’apprêtait alors à rallier sa zone d’immersion. Mais, à cause de la péniche-grue utilisée pour démonter le canon, et qui de ce fait s’était positionnée à bâbord du sous-marin, notre bâtiment ne put pas appareiller à temps de la jetée. Cet avatar nous prit un certain délai pour nous extraire du bassin de l’arsenal. Enfin les deux moteurs purent être enclenchés et c’est « à demi toutes » que nous essayâmes, à travers la passe (Förde) , d’atteindre la mer. Trop tard, une bombe éclata alors sur l’avant du sous-marin et détruisit tout à cet endroit. Les diésel s’arrêtèrent, le sous-marin d’enfonça avec son avant dans le bassin où la tête de proue toucha rapidement le fond tandis que l’arrière du submersible montrait sa poupe au-dessus des flots.
La salle avant, située entre la salle des torpilles et la centrale, fut rapidement submergée. Le réservoir n°1 du ballast (Tauchzelle) et les salles à cet endroit (qu’on pouvait rendre étanches) avaient été touchés et donc, à ma connaissance, ils avaient été vraisemblablement détruits.
A partir de la centrale, le reste du sous-marin était intact. Les batteries paraissaient elles aussi être en bon fonctionnement puisque l’éclairage n’était pas tombé en panne. Les autres ballasts et la tour n’étaient pas touchés. La centrale jusqu’à l’arrière ne présentait aucune voie d’eau. Durant un certain temps, le silence régna. Puis retombèrent des bombes éclatant drues autour de nous si bien que de nouveaux dégâts apparurent. Vu les déflagrations, les lourdes lampes sautaient et dansaient dans leur réceptacle. Peu après, destabilisées par les soubresauts qui les arrachèrent de leurs supports, quelques-unes me tombèrent sur la tête.
dernierVoyage13A nouveau l’inquiétant silence. Le téléphone autonome sonna, je soulevai le récepteur et je m’annonçai. Le L.I. (Leitende Ingenieur) Werth Hans appelait de la centrale ; il me demandait comment ça allait chez nous qui étions postés aux moteurs électriques. Je lui confirmai qu’aucune salle à l’arrière n’était endommagée et que tout y était étanche. Le L.I. me signala encore qu’à son avis l’avant était détruit. J’arrivai en même temps que lui dans la salle des machines diésels et j’auscultai les lieux. Nous nous entretînmes des suites à donner à cette situation et je lui soumis l’idée de déposer le sous-marin sur le fond.
Le L.I. me répondit qu’il ne fallait pas souscrire à cette idée car « nous ne remonterions plus par notre seule force mécanique à la surface.
De plus, en l’état actuel des choses, nous pourrions être plus facilement repérables avec l’arrière bien visible hors de l’eau. »
Tandis que l’officier retournait à la centrale, nous procédâmes à l’étanchéité du panneau séparant la centrale de l’avant du bateau qui venait d’être troué par une bombe en le verrouillant. Quelque temps plus tard, une forte détonation retentit. L’éclairage s’assombrit puis s’éteignit complètement.
Les batteries placées à l’avant du sous-marin devaient avoir été touchées, l’eau de mer qui s’était engouffrée dedans ayant vraisemblablement provoqué un court-circuit. L’éclairage de secours cependant fonctionnait.
dernierVoyage14Je voulus transmettre le commandement au chef-mécanicien affecté dans la salle des machines, car il était le plus ancien en grade et donc dans la hiérarchie, mon supérieur. Il esquiva ses responsabilités en me disant : « Comme vous avez pris le commandement durant tout ce temps, gardez-le. » Il est vrai qu’à la décharge de l’intéressé, il n’était là que depuis une semaine, c’était en fait un novice (Neuling) qui remplaçait le chef-mécanicien Weisbarth , pilote de sous-marin depuis 1938 et qui, après notre périple ennemi sur les côtes de Nouvelle-Ecosse, avait dû quitter notre bateau pour raisons de santé (tympans crevés).
Le téléphone vibra à nouveau, le mécanicien-torpilleur Günther Stephan dans la salle-avant des torpilles s’annonça à l’écouteur, son appel étant interrompu entretemps par celui du L.I. Ce double appel sur la même ligne constitue pour moi une énigme et je m’interroge encore à ce jour comment les deux hommes purent me joindre en même temps. Le Torpedomixer me dit, sans manifester la moindre panique, que l’avant était étanche et qu’il allait tenter de s’extraire seul du sous-marin.
On n’a plus entendu parler de lui, il a dû mourir seul dans la chambre avant des torpilles. Sur ce, le L.I. ayant remarqué que le sous-marin commençait à se poser sur sa quille et pensant que nous avions encore encaissé d’autres dégâts lors de la deuxième vague de bombardements, revint aux nouvelles et je lui indiquai que chez nous tout était O.K. Il me répondit par contre que la centrale se remplissait progressivement d’eau suite au nouveau coup au but encaissé. Il déclina ma proposition quand je lui suggérai : « nous, on quitte votre centrale. Chef-ingénieur, venez avec nous dans la salle des machines. »
Il me répliqua : « Non, non, nous allons tenter d’évacuer la centrale en passant par le kiosque. » Dans la salle des machines (Maschinenraum), le mécanicien Jelineck qui avait ouvert le panneau rond qui compartimente le centre avec l’arrière (Kugelschott) remarqua alors que l’eau envahissait rapidement la Zentrale et qu’elle arrivait déjà à hauteur du panneau de fermeture du sas. Il agrippa alors le Maschinen Obergefreiter Hugo Klein et le tira avec violence à travers l’écoutille de liaison vers la salle des machines diésel. En effet, Klein hésitait, partagé entre deux choix : sortir par le kiosque avec le L.I. ou s’engager avec nous dans les salles des machines en attendant les opérations menant à notre sauvetage. Il faut avouer que grâce à cette décision énergique, Jelineck a sauvé la vie à ce dernier.
Je donnai l’ordre, avec un scie à métaux, de forcer le verrou pour débloquer la chasse d’eau du ballast n°1 et ainsi pouvoir, après ce déblocage manuel, activer le lâcher de l’air comprimé contenu dans les ballasts (qui est alors remplacé par l’eau de mer dont la masse alourdira alors progressivement l’arrière du bateau, Ndr) afin de pouvoir poser horizontalement la quille du bateau sur le fond .
Etant donné que l’eau envahissait maintenant très vite la centrale, les hommes des salles des machines verrouillèrent le panneau et ceinturèrent le levier avec une corde pour qu’il résiste à la pression de l’eau. Comme le téléphone était encore en fonction, je pouvais parfaitement entendre ce qui se tramait de l’autre côté, le L.I. n’ayant pas débranché l’appareil. Le chef passait ses ordres : « Préparez-vous à plonger avec vos masques de survie (Tauchretter) ! Attendez l’équilibre de la pression d’air !
dernierVoyage15 2- Un homme pour dégager l’ouverture de la tour ! » Sans succès, puisqu’un nouvel ordre fusa bientôt.
- Deux hommes en haut ! » s’étranglait l’ingénieur en chef.
- Leitende Ingenieur, le panneau de la tour ne s’ouvre pas…. » puis les voix s’estompèrent dans l’écouteur. Après avoir tenté l’impossible pour s’extraire par la tour (nous verrons dans la suite du récit que ce panneau a été bloqué de l’extérieur), les désespérés cherchèrent alors à pénétrer dans notre salle des diésels, mais c’était exclu (nous aurions tous été noyés), notre mécanicien quartier-maître, intraitable, était assis devant le panneau (cf. photo). Dans la centrale, accablés par le désespoir d’être faits comme des rats, tout fut vainement tenté; les désespérés manœuvrèrent encore la vanne de la soupape principale d’admission d’air (Hauptanlassventil) et dressèrent le schnorchel vers le haut pour espérer obtenir l’arrivée de l’air. Parade inutile !
Je ne voudrais pas plus longtemps épiloguer sur la fin des malheureux. Vers 12 heures 30, retentit un dernier cri d’effroi, c’était le Maschinen Gefreiter Heinz Grotzfeld, âgé de 18 ans et demi, et à peine embarqué depuis 6 semaines à bord de notre sous-marin. Puis ce fut le silence : les hommes de la centrale avaient cessé de souffrir !
dernierVoyage16Le radio Warkus était étonnamment tranquille et les autres occupants gardèrent leur calme. Après d’incessants martèlements pour nous manifester aux équipes de secours, nous eûmes une liaison UT (Unterwasser Telefon) avec un bateau de l’extérieur qui confirma la réception de notre appel au secours. On nous promit de l’aide, à charge pour nous de rester à bord. Le mécanicien en second des moteurs diésel ainsi que ses collègues vinrent alors dans l’E-Raum. Notre radio Klein restait constamment en contact avec le navire de surface. Warkus qui déchiffrait le morse dictait à ce dernier la réponse martelée venue du dehors, que ce dernier transcrivait en lettres de l’alphabet. Au début de la réception, notre radiotélégraphiste éprouva beaucoup de difficultés de compréhension à propos du déchiffrage concernant les coups assénés régulièrement sur la coque extérieure.
La liaison s’améliora lorsque son interlocuteur fut remplacé au dehors. Mais, avec le temps passé à communiquer, notre gars se plaignit de son articulation de la main et de ses oreilles. Un marteau est pesant à manipuler notamment lorsqu’on applique lourdement le frapper continu de l’outil sur la cloison intérieure ; son bruit métallique tonitruant paraissait réveiller les morts! Rien à comparer avec le léger pianotage qu’on applique sur une touche de radio ! Sans doute aussi, les événements précédents ayant eu lieu dans la centrale nous avaient tous moralement très éprouvés. Je dis au radio Warkus : « Tenez, voilà un maillet plus léger, vous taperez plus facilement sur la paroi. Donnez-leur le S.O.S. suivant : l’U-1221 a sombré suite au coup au but d’une bombe (Volltreffer), y sommes enfermés. »
Alourdi par les arrivées d’eau, le sous-marin avait fini par se poser complètement sur le fond.
A un moment donné, mes nerfs lâchèrent également lorsque je dis à Warkus qu’il fallait insister, INSISTER, Bon Dieu, pour que les secours au dehors s’activent. J’éprouvai un sentiment de bonheur lorsque le Maschinen Obergefreiter Max Enseleit dit aux autres occupants : « Venez avec moi dans la poupe, je dispose encore d’une bonne bouteille, nous la boirons et dormirons ensuite pour économiser l’air ». Combien il avait raison le bonhomme de calmer tout ce petit monde ! Cela se vérifia le lendemain.
L’atmosphère devint lentement très fraîche dans le sous-marin et nous n’avions rien mangé depuis le midi précédent.
La nourriture avait été stockée à l’avant ; et à cause de l’alerte aérienne, nous ne parvînmes pas à la réceptionner en ces instants fatidiques. Sur nos visages interrogateurs se lisait la question « Comment la suite allait-elle se dérouler ? Pourrions-nous nous en sortir de ce piège mortel ? »
Dans ma vie, je n’ai jamais autant éprouvé les rigueurs du froid que cette nuit-là. Les clapotis générés par la lente intrusion de l’eau de mer dans la salle des diésels avaient fait monter l’air intérieur en surpression. De même, les bouteilles d’air comprimé, servant d’habitude à chasser l’eau des ballasts pour faire remonter un U-Boot en surface, étaient devenues perméables en lâchant à leur tour leur trop-plein d’air comprimé : tous ces inconvénients-là compliquaient singulièrement nos tâches.
A côté du vacarme interne, des bruits rassurants se faisaient entendre sur le pont supérieur ! Au son des râclements sur la coque, on devinait que des scaphandriers (photo d’un scaphandrier prise à Reval) devaient sans doute enfiler des câbles d’acier autour de l’esquif. Quelques-uns de nos gars dormaient profondément au milieu de ce tintamarre ! Au petit matin, il y eut un court soulèvement du sous-marin, puis à nouveau le silence. Vers 9 heures, reprise des travaux de halage. Que faisaient-ils, pourquoi traînaient-ils ?
dernierVoyage17On se perdait en conjectures sur le phasage des opérations de sauvetage. Warkus les interpela. « Il n’y en a plus pour longtemps » fut leur réponse. Mais subitement, les plongeurs interrompirent leur besogne. Silence de sépulcre ! Soudain un bruit à crever les tympans, pareil à celui du jour précédent, éclata. Nous refluâmes à l’arrière, dans la chambre des torpilles, en fermant le panneau étanche qui nous reliait à l’E-Raum. Alors que la pression s’amplifiait, à nouveau survenaient des explosions de bombes, d’abord à proximité, puis plus loin. Je fis aligner les hommes avec leur appareil respiratoire de sauvetage (Tauchretter) devant les panneaux des tubes lance-torpilles, la main posée sur le levier de verrouillage. Lors de la dernière explosion suivie d’une importante intrusion d’eau, j’ouvris le panneau du tube lance-torpilles pour renvoyer l’onde de choc et la surpression d’air vers l’extérieur.
« Gardez votre calme, ne débarquons pas de manière précipitée » furent mes recommandations. L’attaque aérienne avait été brève et notre chef des opérations extérieures s’annonça à nouveau. En même temps que j’essayai d’ouvrir la petite soupape installée sur le tube lance-torpilles, nous arriva un message du Fühlungshalter nous recommandant de ne pas quitter le sous-marin. Il nous précisa que son bateau, durant le pilonnage aérien, s’était déplacé dans la baie pour échapper aux explosions des bombes. On nous signala bientôt par message-radio : « nous arrivons, nous arrivons. » L’air se raréfiait à l’arrière, nous ouvrîmes les bouteillons d’oxygène incrustés dans les brassières de sauvetage (Tauchretter), heureusement en surnombre dans l’habitacle. « Nous sommes en surpression » martelait Warkus en tapant consciencieusement chaque lettre en morse. Notre radio s’essoufflait maintenant à chaque martèlement, cherchant avidement de l’air. Puis il y eut une secousse. Ça y est ! On soulevait maintenant la poupe jusqu’à ce que les écoutilles des tubes lance-torpilles pussent être sorties de l’eau. Un message-radio vint du dehors : « Ouvrez ! Ouvrez également le panneau extérieur du tube.» Plus vite dit que fait ! Les bons conseilleurs ne sont pas les décideurs car nous n’avions pas de mécanicien-torpilleur auprès de la bande d’impatients que nous étions. Et aucun d’entre nous ne savait où se trouvait le levier de sécurité qui enclenchait l’ouverture alternée des 2 panneaux ! A cet instant du récit, je voudrais laisser parler Hugo Klein : « A partir du moment où les deux ouvertures (intérieure et extérieure) ne pouvaient être ouvertes simultanément, nous avons convenu la chose suivante avec les sauveteurs : nous ouvririons le panneau intérieur et mes camarades me pousseraient dans le tube rempli de graisse à l’aide de l’échelle que nous avions récupérée dans la salle de torpilles.
Tandis que le volet intérieur se refermait derrière moi, la trappe extérieure fut ouverte par les secours. De dehors fut alors lancée une corde et les sauveteurs me tirèrent hors du tube lance-torpilles. Puis le mécanicien-torpilleur Graykass se faufila à son tour dans le boyau. Il fut salué par des tonnerres d’applaudissements et des cris de joie. Après avoir enfin réussi à activer le levier de sécurité permettant d’ouvrir les deux volets en même temps, tous les camarades furent extraits de leur prison de fer. Le seul qui pensa encore à récupérer quelques affaires fut le mécanicien-chauffeur des diésels, Max Enseleit. Il avait, avec un calme olympien, bourré son sac marin d’affaires personnelles pour les ramener à l’air libre. Puis le volet extérieur fut fermé, c’est-à-dire calé pour interdire les intrusions d’eau. »
Maat Schmitt reprend son récit : le commandant était avec notre médecin Eltner sur les lieux. On nous servit un bouillon de poule bien chaud. Maat Jelineck dut passer dans la cabine hyperbare de pression installé sur le navire de secours : il éprouvait des difficultés pour respirer. Finalement nous partîmes dans les abris. Les volets extérieurs du panneau des torpilles furent réouverts pour faire reposer le bateau sur le fond. Seul le schnorchel émergeait.
J’ai essayé de rapporter de la manière la plus réaliste possible les événements du 3-4 avril 1945, un mois avant la fin de la guerre, tels que je les ai vécus avec mes 10 autres camarades qui étions enfermés et avons survécu à ce bain forcé.

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Voici les noms des rescapés:
1. Eitel Dunkel, Ob.Maschinist.
2. Ludwig Schmitt, E-Masch.Maat.
3. George Jelineck, Masch.Maat.
4. Alfred Warkus, Funk.Ob.Gefr.
5. Hugo Klein, Masch.Ob.Gefr.
6. Max Enseleit, Masch.Ob.Gefr.
7. Heinz Hohl, Masch.Ob.Gefr.
8. Emil Hasenauer, Masch.Ob.Gefr.
9. Hans-Joachim Müller, Masch.Ob.Gefr.
10. Karl-Heinz Wienecke, Masch.Gefr.
11. Rudi Schulz, Masch.Gefr.

Les sept victimes du naufrage causé par le bombardement:
1. Masch.Gfr Heinz Grotzfeld, 01.11.26 +,
2. O.Fähnr. (Ing.) Günter Mietz, 19.09.23 +,
3. Masch.Mt Karl Möhring, 28.04.23 +,
4. Masch.O.Gfr Willi Rosen, 09.04.23 +,
5. Mech.O.Gfr Günther Stephan, 17.01.25 +,
6. OLt. (Ing.) Hans Werth, 27.05.20 +,
7. Masch.OGfr Alfred Wieszpatat, 03.08.24 +.

Le dernier voyage du U-1221 vu du pont vécu par Joseph Lebon.

dernierVoyage21L’unité dont dépendait l’U-1221 était sous les ordres du Korvetten Kapitän Moehl, Chef de la 5. U-Flottille basée à Kiel.
Nous naviguâmes comme l’on dit à vitesse moyenne à travers la passe embrumée artificiellement. Etant donné que la visibilité y était mauvaise, l’I WO Steinhoff installé sur le bord avant de la baignoire qu’on appelle aussi fosse de veille, ordonna à Ulitszka (Uliczka) de lui signaler, sur le champ, tout danger susceptible de provoquer une collision. Après les premiers éclatements de bombes sur le côté bâbord, le 1er officier de garde chercha refuge dans le kiosque. Lorsque nous entendîmes arriver, à notre tour, les sifflements caractérisques des engins meurtriers, nous comprîmes que nous étions tombés sous une grêle de bombes, et contraints de nous protéger de leurs éclats meurtriers, nous avons cherché refuge derrière les parois de la tour. Nous encaissâmes un coup direct sur l’avant du sous-marin, à hauteur du panneau s’ouvrant sur la cambuse.
Après ce violent choc suivi d’un fort ébranlement qui nous secoua rudement, le sous-marin commença aussitôt à couler (à la Bouée A 7, cf. carte).
Dans la foulée nous parvint l’ordre de l’I WO, lequel remplaçait à ce moment-là notre commandant : « Bateau touché. Tous les hommes quittent le navire ! » De veille sur le pont, nous avions comme d’habitude revêtu nos gilets de sauvetage et l’un après l’autre, nous quittâmes le submersible gravement touché. Quelques gars s’extirpèrent de la centrale pour émerger hors du kiosque et plonger aussitôt dans l’eau.
Le second Görtz avait été le dernier à sortir sur le pont avant que l’I WO ne fermât avec son pied le panneau de la tour (Turmluk) pour empêcher toute intrusion d’eau (qui se serait alors engouffrée, par le panneau ouvert, dans la centrale et aurait activé la noyade de ceux encore restés à bord).
Le bouteillon d’air comprimé sur ma veste était vide. Je dus donc souffler à la hâte dans l’embout pour gonfler la veste. Neumann et moi sautâmes les derniers dans l’eau après être descendu chacun de la banquette en bois du jardin d’hiver (Wintergarten).
dernierVoyage22Nous avons sombré comme une pierre dans l’eau (wehender Fahne ), Dieu soit loué, c’était chez nous et non dans l’Atlantique où il n’existait guère de chance de survivre pour les nageurs, lesquels se seraient d’ailleurs épuisés en vain dans les flots sans aucun espoir de sauvetage lors des attaques d’avions ! Entraîné par ma chute, je pus récupérer le fanion accroché quelque part à l’avant. Ulitszka, installé sur le pont, fut soufflé par l’explosion, puis balayé par-dessus bord et repêché plus tard avec une blessure à la tête provoquée par un éclat d’obus. Un quart d’heure après ces faits, l’Obersteuermann Baudler, les matelots Merpelt, Pfistermeister et moi fûmes hissés, avec l’aide d’un Matrose Gefreiter inconnu à bord de son bateau-fumigène et déposés à terre dans le port pétrolier (Ölhafen). Et puis comme un nouveau tapis de bombes descendait sur les installations portuaires, nous nous tapîmes dans une station de pompage, grelottant de tous nos membres dans nos habits mouillés.
D’autres camarades furent repêchés par divers bateaux. En fait, tous ceux qui passèrent par-dessus bord furent ramenés sains et saufs. L’étonnement se lisait sur les visages des personnes présentes lors de notre soudaine irruption dans la salle bétonnée des pompes, où se terraient non seulement le personnel affecté aux installations mais aussi un grand nombre de civils d’un village voisin qui y avaient trouvé refuge. Nous nous assîmes sur le plancher en béton et commencâmes à enlever nos effets trempés et à les tordre, le corps secoué de tremblements violents.
Les premières à nous aider à nous en débarrasser furent deux jeunes travailleuses françaises. Lorsque je remerciai ces Fremdarbeiterinnen dans leur langue maternelle, elles devinrent encore plus attentionnées à notre égard. L’une des jeunes dames me donna son pullover en laine pour que je le mette. Après notre réchauffement, nous roulâmes en direction de notre point d’appui (Stützpunkt) dans le WIK.

3./4.4.1945 Luftkrieg Deutschland. Guerre aérienne d’Allemagne.
700 avions de la 8ème USAAF larguèrent 2 200 tonnes de bombes sur les installations portuaires de Kiel.
Les U-Boote U-237, U-749, U-1221, U-3003 et U-3505, le dragueur de mines M 802, le transporteur de mines Irben, les Räumboote R59, R72, R119 et R261, le Fahrgastschiff New-York (22 337 BRT, avec vue aérienne du paquebot chaviré prise le 18 décembre 1945 dans la Kieler Förde), le navire-hôpital Monte Olivia (13 750 BRT), le bâtiment inachevé Axenfels (6 200 BRT) et le tanker Mexphalte (2 578 BRT) furent coulés, détruits ou incendiés. Le 4 avril, l’U-3003 fut coulé par un tir direct au but.

Verbleib des Bootes. Localisation du bateau.
Le 03/04/45, dans la Kieler Förde devant la bouée 7, à hauteur de l’arsenal d’artillerie (position 54° 20 N, 10° E 110,2) le sous-marin U-1221 fut touché par 2 bombes durant un raid aérien mené par la 8. USAF et coula au cours de sa sortie du port. 7 membres de l’équipage moururent à son bord, il y eut 11 survivants.
Le bateau fut dynamité durant l’été 1945.

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Joseph Lebon poursuit : « L’affiche ci-dessus tapissait notre dortoir (identique à la gravure d’Ascomemo représentée ici). Je connaissais les moindres recoins d’un sous-marin, le rôle des machineries à bord, le savoir-faire des équipages rompus aux subtiles manœuvres de plongée et de navigation.
Mes parents voyaient dans les U-Boote de dangereux monstres qui allaient forcément engloutir ma jeune vie d’insouciant ! Je leur démontrais dans mes exhubérances que la Bête domptée devenait docile sous la poigne de gens intrépides et déterminés.
Mais j’ai dû user de tous les trésors de diplomatie pour les convaincre de me laisser enfoucher mon Pégase !

Je voudrais ici relater quelques témoignages de rescapés. Ces récits extraordinaires ont meublé nos rencontres lors de nos 2 Kameradentreffen. A partir de livres achetés, d’émissions télévisées, d’anecdotes rapportées dans des magazines, l’un ou l’autre conteur nous a tenus en haleine en faisant revivre les moments cruciaux que les rescapés, 41 et 51 ans après les faits, ont pu vivre suite à leurs quatre Grundberührungen (collision avec les fonds marins).
Une peur rétrospective qui glace encore d’effroi mainte nuit sans sommeil de ces destins miraculeux !...
(Ndr : 4 autres témoignages de survivants sont évoqués plus loin).
Existe-t-il des chances de quitter un sous-marin en détresse ?

dernierVoyage24Sur n’importe quel type de navire de surface, quelle que soit sa nature, les chances d’être sauvé sont supérieures à celles se passant sur et dans un sous-marin. Même si un coup au but coule rapidement un navire de surface, il existe pour les membres de l’équipage affectés sous le pont ou à fond de cale, d’innombrables façons de sauter par-dessus bord.
Les couloirs, les hublots, les cloisons ouvertes, les passages, les escaliers, les passerelles ou échelles sont généralement assez larges sur les petits navires, pour pouvoir accéder rapidement à des canots de sauvetage sur le pont ou se sauver en sautant dans l’eau.
Un U-Bootmann ne dispose que de quatre ou cinq passages étroits pour s’extirper au dehors : la trappe de la tour, la trappe de la cambuse, les Torpedoluk (panneaux avant et arrière aménagés sur le pont par où l’on rentre obliquement les torpilles) et les Torpedorohr AV et AR (tubes lance-torpilles). Un U-Boot qui est touché par une charge profonde (Wasserbomb) entraîne inévitablement l’équipage entier dans sa funeste tombe. Même s’il évolue en surface, un sous-marin touché sombre souvent en moins d’une minute. Seule son équipe de garde sur le pont dispose de quelque chance de survie en plongeant dans l’eau et en essayant d’échapper à l’aspiration du bateau en perdition. Même dans les eaux relativement peu profondes, les perspectives de sauvetage paraissent minimes, voire nulles à une bonne partie de l’équipage: seul, l’un ou l’autre rescapé aura la chance d’être là au bon moment, au bon endroit, là où la grenade sous-marine aura le moins causé de dégâts irréparables !
Dans le réduit intérieur dans lequel il était confiné au moment de l’explosion, l’heureux survivant se demandera ensuite comment il a pu éviter les déflagrations des bombes, la mine ou les torpilles ennemies et comment il a pu remonter à la surface de l’eau alors que son bateau coulait en quelques secondes. Les panneaux de séparation ayant été verrouillés, comment, pris au piège, a-t-il pu s’en sortir sinon que par un MIRACLE ?
Avec les continuelles épées de Damoclès brandies au-dessus de leur tête, face aux meutes chevronnées flairant bon la piste de leur proie, ceux qu’on surnommait voilà peu les loups-gris devinrent souvent de pauvres chiens condamnés à une mort horrible dans leur cruelle niche d’acier !

Horst Klatt, officier de garde sur l’U-859 en opérations dans l’Océan Indien, rapporte les circonstances du naufrage de son bateau et son sauvetage dramatique.
« Le lieutenant de vaisseau (Kapitän Leutnant, en abrégé Kaleu) Jebsen venait à peine de répartir les tours de garde pour notre lieu de séjour au port (de Penang) et s’occupait maintenant de régler le problème concernant la remise en forme physique de l’équipage lorsque je lui demandai de m’absenter temporairement. Au moment de sa réflexion qui portait sur la récupération et le bien-être des marins, il m’accorda en hésitant sa permission pour que j’aille aux toilettes. Je quittai le mess des officiers. A ce moment-là, je ne pressentais nullement que je n’allais plus revoir les participants rassemblés à cette réunion. A peine venais-je de fermer la porte des W.C. qui se situaient près du carré des sous-officiers que j’entendis comme une forte résonnance métallique. Dans le même temps j’éprouvais l’impression à peine perceptible d’un choc sur notre bateau filant à 15 nœuds en direction de Penang. Une fraction de seconde plus tard, une puissante détonation retentit. Le bateau, littéralement soulevé, fit un véritable bond dans l’eau ! Tête première, je fus jeté par une force effroyable contre les ballasts. Des cris retentirent dans tout le bateau. Des cris stridents et des appels très forts. La lumière s’éteignit. Je sentis comment le bateau tombait comme un sac, sans retenue, qu’il coulait. Plus il sombrait dans les profondeurs, plus la pression s’accentuait sur mes oreilles.
J’essayais d’ouvrir le loquet en poussant la porte des toilettes vers l’extérieur, mais il coinçait suite aux effets dévastateurs du coup au but. Il fallait que quelque chose se produisît. Je devais impérativement sortir du cabinet de toilettes. Je frappais, je cognais contre la porte. Personne ne vint l’ouvrir. Quiconque vivait encore à bord avait à faire d’abord à lui-même ! Dans les W.C., l’eau atteignait maintenant la hauteur du trou de serrure de la porte. Je criais, je criais. J’essayai à nouveau d’ouvrir cette porte, par la force, en m’aidant d’une clé carrée.
La tentative de sortie réussit. Je fus happé par l’eau et poussé dans la salle des sous-officiers. Dans la lueur de l’éclairage d’urgence, l’effet destructeur de la frappe ennemie se vérifiait : lits superposés renversés, affaires disséminées sur les couchettes, étuis de paquets de cigarettes et autres trucs nageaient au milieu des corps inanimés, dans une eau huileuse en constante augmentation. Je tentai de parvenir dans la centrale en passant par le mess des officiers via la cambuse et la salle des sous-officiers.
Une image horrible sauta à mes yeux durant le parcours. Dans l’U-Raum, j’ai vu le second des machines qui avait apparemment perdu la raison, essayer de ramper vers son petit casier et de chercher à s’y introduire.
J’ai argumenté pour le persuader de ne pas le faire. Avec son visage fixe aux traits rigides, il me fit comprendre qu’il voulait mourir avec son épouse. Je dus lui redemander le pourquoi de ses agissements jusqu’à ce que je comprenne le motif de ses actes. Je vis enfin clair : dans son casier se trouvaient les photos de sa femme et de ses enfants. Un autre compagnon, avec un matelas sous les bras, nageait vers le compartiment avant, car des survivants s’y étaient regroupés. Hélas, le malheureux n’y parvint pas. Soudain il perdit connaissance et retomba dans l’espace de l’U-Raum. Mais c’est que maintenant le matelas du sous-officier bloquait l’ouverture donnant sur la proue. Plusieurs marins à l’avant essayèrent de dégager cet obstacle devant le panneau. Pour moi, c’était un coup de chance car je me trouvai à ce moment-là entre la salle des officiers et la cambuse où deux hommes essayaient d’ouvrir la trappe située au-dessus d’elle. Mais les condensations et les vapeurs de cuisson avaient généré une forte rouille qui empêchait le maniement du volant d’ouverture malgré la violente pression que le duo exerçait dessus. En jetant un coup d’œil dans le carré des officiers, je vis une scène d’horreur dans les décombres. Car c’est précisément là que le coup direct au but eut lieu. Des morceux de fer barraient l’accès à la centrale. Nulle part ne se manifestait un signe de vie. Des émanations jaunes se déplaçaient à travers les salles.
A leur odeur âcre, je constatai que c’était du chlore gazeux au taux élevé. Il devenait extrêment urgent de nager vers l’avant pour y trouver un havre sûr. J’arrivai à me tirer d’affaire en nageant à travers le sas donnant sur le compartiment avant qui se trouvait déjà sous 75% d’eau. A peine l’avais-je franchi qu’une nouvelle explosion retentit : l’une des deux rangées de batteries venait d’exploser.
Les gaz toxiques et les vapeurs mortelles du chlore pénétraient maintenant par les tuyaux d’échappement de l’air. Les rosettes furent fermées pour les obturer. Nous étions une douzaine à nous être réfugiés en cet endroit. Etions-nous d’ailleurs 12, 13, 11 ? Je ne pourrais pas, en me remémorant ces instants dramatiques, vous le certifier avec précision. Mais je constatai que la plupart des hommes et quelques seconds maîtres étaient membres de la garde d’appoint au large devoir. Sur les hommes du compartiment avant, seuls 7 étaient équipés du Tauchretter , le gilet de survie (équipé d’un inhalateur muni d’une cartouche filtrante contenant de la chaux sodée pour fixer le CO² contenu dans l’air expiré). Ils l’avaient installé sur eux.
Les autres partirent à la recherche de ces précieux équipements mais ils n’eurent pas de chance d’en dénicher. L’anxiété et le plein désarroi, notamment ceux provenant des jeunes matelots, s’accrurent. Certains priaient, d’autres pleuraient, d’autres encore geignaient doucement pour eux-mêmes mais quelques-uns d’entre eux qui ne disposaient pas de matériel de sauvetage tinrent des discours patriotiques jusqu’au moment où les gaz toxiques du chlore leur rongèrent mortellement les poumons.
Nous nous étions accrochés aux soupapes longeant le plafond, l’eau montait toujours. A ce stade, je devinai que la lumière tamisée de la batterie d’éclairage d’urgence serait bientôt submergée.
J’essayai de calmer les gens. « Nous pouvons espérer nous sauver si nous maintenons le calme absolu », en leur précisant que la surface de l’eau n’était qu’à 40 mètres de profondeur. « Lorsque le sous-marin sera complètement inondé, nous pourrons plus facilement ouvrir la trappe . » Un chauffeur diéseliste hurla après moi d’une voix tremblante de peur pour s’exclamer que c’était un affreux mensonge de ma part. Lui, oui lui, affirmait savoir pertinemment que le bateau gisait à 80 mètres de profondeur, que personne ne sortirait vivant, que les gilets de sauvetage ne serviraient à rien. Pendant cet agressif échange verbal, deux sous-officiers essayèrent d’ouvrir la trappe. Elle coinçait toujours. Nous avions besoin d’un objet dur pour la débloquer : couteau ou ciseau. Le niveau d’eau montait inexorablement. Sur le profondimètre installé à l’avant, je lus 15 mètres de colonne d’eau. Constatant la chose, je déduisis que la pression d’air devait s’équilibrer à 0,8 atü . Mais la trappe ne s’ouvrait toujours pas. Une force physique est incapable de débloquer un panneau à 6 bars. Nous étions déjà trop longtemps enfermés dans le bateau face à cette situation. Si nous n’arrivions pas de sitôt à débloquer la trappe, ce serait fini de nous. Tout le monde le savait, personne n’évoqua la chose.
Un second maître se sacrifia pour plonger dans la salle voisine. Il revint avec un objet pointu. Vous dire ce que c’était, je ne pourrais pas vous le décrire encore aujourd’hui. Ensemble avec ce courageux, 2 autres gars quittèrent le compartiment pour tenter, disaient-ils, d’atteindre la déchirure dans la coque pour espérer sortir par là à l’air libre. Nous ne les avons plus revus. L’ouverture de la trappe réussit. L’un des compagnons me signifia que l’ouverture était désormais libre. Il s’enquit pour savoir quand l’équilibre de la surpression d’air allait se rétablir pour pouvoir quitter le bateau.
Il me restait peu de temps pour expliquer au reste du groupe comment il devait se comporter :
1) Emboucher l’embout qui se trouve sur le gilet de survie juste avant de remonter en surface,
2) gonfler légèrement le gilet avec l’air intérieur respiré dans le bateau et avec l’apport d’oxygène,
3) ne pas mordre violemment sur l’embout buccal, laisser partir l’air expiré,
4) essayer de remonter avec les bulles d’air,
5) s’élever lentement en agitant à contre courant les bras.
dernierVoyage25Dans le compartiment avant, l’eau était montée si haut que seuls 30 à 40 cm d’air restaient disponibles sous la voûte pour respirer. Et là, juste sous le plafond, nous nous accrochâmes obstinément aux vannes. Aucun d’entre nous ne connaissait la profondeur réelle dans laquelle notre bateau avait sombré.
Soudain, un bruit sourd traversa le bateau. Le volet de la trappe de sortie virevoltait furieusement de bas en haut. En bruissant et en sifflant, l’air comprimé en passant par le trou ouvert s’échappait des coursives, remplacé aussitôt par l’eau qui y pénétrait. Finalement la compensation de la pression fut faite. La trappe était maintenant en position ouverte, elle ne bougeait plus.
De la lumière flottait autour de nous. Quelques gars, arrachés brusquement par l’aspiration brutale provoquée par la pression d’air s’échappant hors du cercueil d’acier, filèrent dans l’inconnu. Les autres s’élevèrent en les suivant. Ils grimpaient calmement, sans manifester d’émotion, à travers le trou circulaire. J’étais le dernier, le dernier vivant sur le plancher océanique. Dans le bateau en lambeaux, reposaient mes camarades morts. C’était tranquille autour de moi.
Un silence étrange, suivi d’un calme reposant y circulait. Au-dessus de moi se profilait l’ouverture lumineuse. Semblant sculptée au couteau, elle se dressait comme un cercle bleu-verdâtre au-dessus de ma tête. Ici et là remontaient quelques bulles comme autant de perles brillantes. Elles pétillaient vers la surface à travers la forme d’une assiette de couleur bleu-vert. Lentement je me hissais à travers la trappe en m’assurant que mon gilet de survie ne s’emmêlât pas dans un quelconque volant manuel, en prenant garde de ne pas rester accroché au coupe-filet. Je sentis comment je devins léger dans la mesure où mes perceptions disparaissaient petit à petit. Autour de moi fusait un bruit souterrain. Puis subitement tout devint calme. Je pensais que j’étais dans un autre monde, je n’osais pas ouvrir mes yeux. Cependant des cris me ramenèrent à la réalité, j’ouvris les yeux. Autour de moi s’élevaient des vagues de plusieurs mètres de haut. Je nageais sur mon matériel de sauvetage bombé par l’air, l’embout pendouillait avec sa soupape ouverte. J’avais dû perdre son capuchon durant ma perte de connaissance de 20 mn. La surpession exercée sur mes poumons put ainsi s’extraire. Lorsque je me hissais au-dessus de la surface de l’eau, j’y découvris quelques survivants. Mais bien davantage de morts. Apparemment les malheureux s’étaient élancés trop vite du fond du sol marin. De la mousse sanglante recouvrait leurs bouches, leurs poumons avaient été déchirés. Des cris provenaient de blessés qui étaient attaqués par de nombreux requins.
Puis je vis à côté de moi Paddy mon éclaireur-vigie. Il était couché sur un pneumatique. Paddy n’était pas avec nous dans le compartiment avant. Donc d’autres infortunés avaient également pu s’échapper de l’arrière. Une consolation face à toute cette détresse. Subitement éclatèrent à nouveau de puissants appels. D’abord, il y en eut un, puis ce furent plusieurs cris de détresse mêlés de pleurs. « Un sous-marin ! Un sous-marin ! »
Au début, je pensais à Oesten, un autre commandant allemand sur un U-Boot de type Mousson (cf. voir journal de bord du U-1221 qui en parle). Mais je reconnus bientôt à la silhouette particulière que cela ne pouvait être qu’un submersible ennemi. Il s’approcha. Je vis des membres de l’équipage qui repêchaient les premiers survivants. Je remarquais autre chose qui restera indélébilement gravé dans ma mémoire. Au sommet de l’un des périscopes hissé le plus haut possible, un marin britannique s’était agrippé. L’avait-on ligoté là-haut (peu importe) ? Il était à la recherche des survivants. Encore, et encore son bras pointait dans telle ou telle direction. 7, 8, 9 hommes furent secourus. Puis le sous-marin fit demi-tour, vint droit sur moi.
A cause de la forte houle, je faillis à un cheveu près être atteint par son avant acéré. Une corde vola dans les airs, une amarre fut lancée vers moi. J’attrapai l’arceau et je fus tiré énergiquement vers le bateau. Beaucoup de mains me hissèrent à bord, me glissèrent sur le pont pour m’introduire par une trappe à l’intérieur du submersible. Au fond du bateau, je comptais 8 gars sauvés. Nous nous sommes mutuellement tombés dans les bras…. »
(Traduction personnelle tirée du livre ‘Haie im Paradies’, de Jochem Brennecke.)

Naufrage du U-556
dernierVoyage26Le Dr. Egbert Kainzbauer relate le naufrage qu’a connu son oncle Peter Wimmer (la photo a été prise le 30 mai 1941 à Lorient quelques jours avant le naufrage du U-556 sur lequel il servait). L’U-556 sous le commandement du Ritterkreuzträger, le Kptlt. Herbert Wohlfarth, sombra le 27 juin 1941 dans l’Atlantique Nord, au sud-ouest de l’Islande, (à la position 60.24 N, 20.00 W), touché par des Wasserbomben larguées par les corvettes britanniques HMS Nasturtium, HMS Celandine et HMS Gladiolus. Il y eut 5 morts, tombés pour le Vaterland, et 41 survivants.

« M… ! Quelle poisse ! C’est que maintenant nous descendons dans la tombe. Le bateau fait des embardées : craquant et sifflant, notre tube d’acier est jeté de bas en haut, d’avant en arrière. Les fusibles sautent, il fait un noir d’encre dans le bateau. L’œil peut difficilement s’habituer aux cadrans phosphorescents.
Comme des éclairs, les lumières réapparaissent dès que les commutateurs des batteries s’auto-enclenchent, parfois brièvement en raison des courts-circuits, ce qui plonge à tout moment l’intérieur dans l’obscurité. Un enfer !
A l’arrière, une voie d’eau survient ! Elle parvient à arracher les grosses brides du compresseur Junkers. Un gros jet d’eau traverse en force le sous-marin pour éclater directement dans les installations électriques. Comme dans le laboratoire d’un sorcier, des arcs de lumière vive provoquent la fusion et la carbonisation des câbles électriques générant aussitôt des gaz toxiques qui s’amplifient, suivis d’incessants coupe-circuits du disjoncteur.
C’est intensément angoissant ! Ecouter ces bruits tonitruants, c’est à la fois exténuant et cela jette le trouble dans les rangs. Ce sont de durs chocs métalliques, de fortes pressions qui font enfler l’élasticité du cintrage du sous-marin. Oui, cela ressemble à une scène où le taureau combat avec un cœur admirable au milieu de l’arène, il sait qu’en dépit de sa grande résistance il ne peut échapper au poignard fatal. Maintenant ses forces l’abandonnent, ses battements de cœur s’affaiblissent. Il lui reste juste une pulsation, un réflexe avant que le battement cardiaque ne s’arrête dans les dernières instants précédant la mort.
L’eau monte dans le sous-marin. Le courant électrique et par conséquent les machines tombent en arrêt.
Le temps d’une fraction de seconde, tout est devenu calme, chacun sent battre son propre pouls dans ses veines. Nous vivons donc encore ! Mais déjà les signaux avant-coureurs d’explosions terribles se font entendre.
Un assourdissant cliquetis, comme si quelqu’un étais assis dans un baril d’essence sur lequel tambourineraient des cailloux tombant d’une grande hauteur. Le dispositif ennemi de localisation (asdic) nous a de nouveau repérés avec précision. Bientôt cela craque de partout et les hommes sont jetés pêle-mêle par terre comme frappés par un poing géant. Une série de charges profondes secoue le corps gris de notre bateau en acier.
Les armatures de verre entourant les manomètres se cassent, ainsi que les conduits et les tuyaux. Le courant, source de lumière provenant de nos batteries, est épuisé. Notre bateau, tel un taureau de combat, est affaibli, épuisé par les picadors. C’est ce qui nous arrive, pareils au taureau qui cède du terrain en s’affaissant sur ses pattes et qui essaie de se redresser plusieurs fois avec ses dernières forces avant de recevoir le coup mortel.
Notre bateau s’avère incapable de manœuvrer, sans force motrice. L’intrusion d’eau que rien ne peut arrêter dans la poupe fait sombrer le bateau par l’arrière. Tout va être arraché sur son passage : outils, fournitures, articles déchirés, chaussures, vêtements ainsi que des hommes, pas assez lestes pour agripper une prise ferme dans l’obscurité. Tout ce qui est détaché est poussé par le fluide et glisse vers l’arrière.
Un responsable a hurlé : « Tous les hommes à l’avant ». Par-dessus les obstacles, à travers écoutilles et cloisons, à travers le bateau, au-dessus des torpilles et sur les corps des camarades tombés, chacun prend d’assaut la proue, du moins ceux dont les nerfs sont rompus à cette escalade hors du commun dans l’obscurité du tuyau, pour arriver jusque dans le compartiment avant donnant sur la chambre des torpilles. Le sous-marin coule !
Un temps de silence mais pour une courte période. A nouveau l’eau afflue, amenant tout ce qui a été arraché précédemment. Là-dessus des bombes. « Que tous les hommes quittent l’arrière ». Sans force de réactivité, le sous-marin sombre progressivement vers les fonds. Les jauges de profondeur sont tombées en panne. Seule une petite jauge de pression dans la quille n’ayant jamais fait l’objet d’inspection approfondie ni de révision, est intacte ! Incroyable, l’appareil indique 280 mètres de profondeur. Le sous-marin s’approche maintenant de la frontière fatidique des 300 mètres. Arrivés à ce stade ce serait la fin pour nous. En ces instants pathétiques, aucun d’entre nous n’a plus besoin de donner des ordres.
Les rares hommes courageux pas encore tétanisés par l’épouvante ou qui, coincés quelque part dans un recoin et quoiqu’inconscients et malmenés suite aux coups reçus, vont pourtant se relever. Ils tournent d’avant en arrière, passant entre les panneaux de séparation pour que le submersible reprenne un tant soit peu une position horizontale. Oui, maintenant, vite ! A ce moment précis seul pouvait encore survenir un miracle !
Et ce fut le cas ! A une profondeur de 300 mètres en-dessous de la surface des eaux, l’épave flotta alors à nouveau horizontalement ! Ce moment, le capitaine et l’équipage, nous l’attendions comme un clin d’œil du destin auquel plus personne ne croyait. Maintenant il ordonnait : « De l’air comprimé dans tous les ballasts ! »
Une force invisible bruissait fortement hors des bouteilles encore intactes l’air comprimé vers les ballasts extérieurs. Pourvu que ces derniers fussent restés étanches ! Sûrement puisqu’ils s’étaient ouverts. Comme ils étaient inondés d’eau ils n’avaient pas subi les pressions d’eau ni les ondes de choc des charges profondes.
C’est une tension extrême que nous vivons. L’alimentation en air comprimé suffira-t-elle ?
Les réservoirs des ballasts qui refoulent toujours davantage l’eau vers les fonds marins se remplissent maintenant d’air et assurent l’ascension mètre par mètre du sous-marin. Ces feuilles de tôle mince ayant subi la grêle des grenades vont-elles tenir le coup pour nous faire remonter à la surface ? Porté par l’air, devenu incontrôlable pour les hommes, le sous-marin inerte flotte et remonte. De l’obscurité à la lumière !
Le miracle a lieu ! Tel un morceau de bois qu’on lâche des profondeurs, qui s’élève de par sa flottabilité et jaillit hors de l’eau, notre bateau creva lui aussi la longue houle de la surface de la mer. Il nageait, il faisait des embardées. Pour les uns, c’était un sauvetage, pour certains un coup mortel car ils n’eurent pas la force de vouloir vivre entre les mains de l’ennemi. Ils restèrent à bord. Fidèles au serment qu’ils avaient prononcé, ils coulèrent vers les abysses dans les ténèbres éternelles. Pour d’autres, c’était une obligation de vivre. Pour leur femme, leurs enfants, pour la mariée ou tout simplement pour la mère. Bien que personne ne sût à cet instant ce que l’avenir allait leur réserver sauf ceux qui se condamnaient volontairement à mourir, ils étaient pour l’instant heureux, enchantés d’avoir été sauvés. Sauvés du supplice des heures précédentes au cours desquelles leur sous-marin tint tête à une force supérieure. A nouveau le taureau de combat, torturé, battu, frappé d’incapacité, se redressait, se levant à la lumière pour recevoir sans réaction le coup de grâce.
Une pression élevée régnait dans le sous-marin quand le commandant poussa avec force la trappe du kiosque. L’air vicié émanant des appareils s’extraya de l’intérieur comme un profond soupir et de la fraîche brise marine rentra à bord. Par moments, un rayon de soleil s’infiltrait dans la tour à travers le panneau ouvert. Fantomatique et irréel ! Dans la centrale, le chaos, éclairé par moments, nous apparut alors dans sa vraie dimension.
Le capitaine fut le premier à voir le ciel bleu, le soleil, la lumière. Mais ses yeux qui clignaient faillirent le prendre en défaut de service tant ils avaient été surmenés suite à l’obscurité prolongée. Il vit également la surpuissance de l’adversaire posté en cercle autour du sous-marin : les gus nous attendaient pour une réception à laquelle ils avaient été matériellement et moralement bien préparés. Ils nous accueillirent avec une grande quantité de tirs venus de tous bords et aussi avec des armes de poing. Une cérémonie protocolaire telle qu’elle est pratiquée lors de visites de haut rang, d’Etat à Etat ! Les hôtes tiraient à balles réelles. Ils tiraient avec un enthousiasme extraordinaire et un zèle incompréhensible comme si chacun d’entre eux voulait accrocher à sa ceinture un scalp abattu.
Pourvu que les ballasts dont le coussin d’air sur lequel le sous-marin, à moitié plein d’eau, était maintenu à flot avec difficulté, restassent étanches ! Quelques tirs bien ajustés auraient suffi à nous éliminer, et pour les hommes qui comme moi avions couru d’avant en arrière et vice versa, et qui n’étions pas encore dans la centrale et encore moins dans la tour, il n’y aurait plus aucun espoir de secours !
Cette situation dramatique qui rendait la part facile au vieux l’incita à nous donner son dernier ordre. Un ordre qui allait rompre tout lien avec le passé, qui devait seulement sauver la vie nue du marin : « Les hommes à la mer ! Sauve qui peut !» Avec lui, tout un tas de gars, ceux qui n’étaient pas trop loin du kiosque et ceux qui n’étaient pas éloignés de l’entrée, purent sauter dans la mer.
Comme certains, dont moi-même avions voyagé à l’intérieur du sous-marin, nous ne pûmes de ce fait que sauter tardivement par-dessus bord. Le gilet de sauvetage et le Tauchretter (appareil respiratoire) étaient restés à mon poste de combat. Près du conjugateur (Vorhalterechner), il n’en restait pas non plus. Ils avaient sans doute été engloutis lors de la danse infernale. Alors qu’importait, il me fallait sortir coûte que coûte ! Avec ou sans équipement de sauvetage. Sur ces entrefaites, voilà que le panneau du kiosque se referme. Il faisait à nouveau un noir de catacombe dans notre gros cylindre. Sacrébleu ! Rapidement je grimpai vers la trappe. Ce chemin, je le connaissais par cœur, c’était mon domaine. Combien de fois avais-je escaladé les deux échelles de fer pour ensuite m’y laisser glisser en bas lors des alertes !
Derrière moi se trouvaient encore deux gars. Le timonier était là aussi. Je m’arcboutai contre le panneau rond. Pour un peu je me pris pour le commandant, car c’était son travail d’ouvrir le couvercle ! Mais seul un petit espace s’entrouvrait. Un objet lourd, résistant, devait être couché dessus. Le panneau ne pouvait pas être libéré par ma seule énergie. Unissant toutes nos forces pour que nous puissions nous faufiler à travers l’orifice, nous réussîmes à repousser l’obstacle gênant. C’était un machiniste qui, au moment d’enjamber la passerelle avait reçu un tir de salutation, en fait un ricochet qui, en rebondissant à partir du boîtier du périscope avait éclaté à hauteur de sa ceinture. Bon, le garçon était déjà mort. Car, même s’il avait gémi comme un damné, nous aurions eu à le repousser de côté.
Maintenant vite, dans l’eau salvatrice. Etre libre ! Un sentiment de bonheur, une joie intérieure indescriptible malgré un sentiment complet d’infortune. Un rayon de soleil, une longue houle et un ciel bleu sans nuages comblèrent la mesure de cette joie. Une chance rare pour un naufragé et une harmonie qu’on ne trouve pas souvent dans l’Atlantique Nord !
Mais hola que se passait-il ? C’est que maintenant je prenais conscience, sur le vif, de l’environnement hostile. Partout éclataient des fontaines d’eau comme si des gouttes de pluie de plus d’un kilo me frappaient. Entre ces geysers s’envolaient des volutes de fumée épaisse. Oh, bonne nuit ! C’était des vieilles connaissances : c’était des impacts provenant de la salve d’honneur que nos vainqueurs et futurs hôtes, dans leur ravissement, tiraient sur nous avec tous leurs canons. C’était une situation grotesque dans laquelle nous nous trouvions.
Encore une fois, nous les quelques hommes, nagions loin du gros troupeau de l’équipage, jouions seuls au sous-marin dans l’Atlantique. Chaque fois que la houle nous soulevait, notre tête apparaissait bien en évidence, devenant ainsi une cible facile à atteindre. A l’évidence, tout chasseur préfère réussir un bon tir plutôt que de voir sa proie juste transpirer.
C’est pourquoi, après un véloce tour d’horizon on prenait une rapide respiration et on plongeait aussitôt. Même si le plongeon n’était pas toujours réussi, le sentiment d’avoir sa tête en sécurité sous l’eau rassurait. Une sorte de politique de l’autruche car un coup bien ajusté dans le fessier aurait eu le même effet. Cette battue d’un genre bien rare a été pour nous d’abord cocasse puis rassurante car nous savions qu’ils nous avaient à l’œil et que nous finirions par être tirés hors de l’eau. Combien de fois ai-je été ainsi transporté en haut de la vague et ai-je dû plonger, je ne le sais plus.
Le fait que je regardais à la ronde dans toutes les directions me donnait une image impressionnante de l’ensemble. C’était ma vie sur ce petit morceau de l’Atlantique Nord. La majorité de l’équipage et le vieux étaient loin de nous. Tout autour des bateaux ennemis, tels une société de chasse qui semblait attendre la distribution de trophées comme dans un tableau peint. Seule la proue raide de notre sous-marin dominait les flots. Derrière nous ne nageait plus personne. Mais il en restait quelques-uns à bord. J’entraperçus le chef-ingénieur au moment où un rayon de soleil s’attarda sur la centrale. Oui, lui précisémént, était un de ceux qui ne pouvait pas rompre avec la promesse de fidélité faite lors du serment.
Oh ! voilà que les Canadiens mettaient un pneumatique à l’eau. Un moment ils voulurent même monter à bord du sous-marin mais non, les voilà qui retournaient à leur corvette. Que signifiait cette manœuvre ?
Ils abandonnèrent leur canot. Clair que l’arraisonnement de notre bateau en perdition avait dû être envisagé sérieusement. L’avant du sous-marin pointait toujours raide hors de l’eau. Il m’apparaissait que le radeau pneumatique de la corvette pouvait être éventuellement atteint par nos soins. Quelle chance ! Mais à ce moment surgit une corvette qui passa entre nous et le pneumatique. La vague d’étrave nous secoua, nous rejeta comme des bouées….. (Ndr : Au moment d’être repêchês, un marin anglais s’amuse encore à tirer sur les rescapés).
Je pouvais regarder de près la scène et voir comment un Maître d’équipage, marin expérimenté, arracha à un jeune lord le fusil de ses mains en criant : « Arrête cette absurdité, stop that nonsens ! » Ce plaisir de chasser accompli par ces hommes était compréhensible puisqu’eux aussi étaient chassés et traqués sans pitié dans cette guerre horrible . Le sergent, le plus âgé dans le grade des sous-officiers, était encore de l’ancienne génération : il arrêta l’insensé massacre. Peut-être avait-il connu pareille situation ? Son attitude humaine face à un équipage victorieux, -ce n’est qu’ainsi que j’ai pu la comprendre-, a triomphé et il nous a sauvés. Que lors de sa dernière heure, son acte de générosité plaide pour le salut de son âme !
Nous atteignîmes le radeau. Maintenant le feu s’était arrêté. De notre sous-marin n’émergeait plus au firmament qu’un cône pointant à la verticale. Spectacle magique et drôle car le monstre montrait encore ses dents, il avait toujours l’air dangereux. En effet, rythmée par les assauts des vagues, la scie coupe-filets se profilait pointue et dentelée dans les airs.
Combien de camarades restaient toujours bloqués dans le sous-marin ? Peut-être étaient-ils encore en vie dans une bulle d’air qui avait dû se former dans le compartiment avant disposé maintenant verticalement. Le reste d’air dans le ballast n° 5 tenait seul encore le sous-marin à flot.
Mais ce n’était pas le moment de se livrer à des pensées sentimentales ou à des rêveries. Aussi vite que nous le pûmes, nous avons ramé avec le pneumatique jusqu’au gros aggrégat de camarades s’agrippant ensemble dans les flots. Les hommes épuisés et blessés furent hissés à bord. Les autres s’accrochèrent à la lisse entourant le radeau. Non seulement ce frêle esquif a été notre île de sauvetage mais il était également inscrit dans l’inventaire de nos futurs hôtes qui avaient été voilà quelques heures plus tôt nos soi-disant ennemis acharnés.
Est-ce en raison de la perte d’un bien matériel faisant partie de l’inventaire qu’ils secoururent les survivants ?
A l’aide d’un crochet enfilé autour du poignet, nous avons été à tour de rôle hissés à bord par des costauds. Leur visage ne montrait plus la haine insondable ni le sourire triomphateur tels que les avaient affichés ces vainqueurs au sommet de leur victoire, en ciblant au hasard l’un ou l’autre d’entre nous et avoir ainsi éteint leur vie. Maintenant certains d’entre eux montraient un visage soucieux, presque une impression bienveillante à la vue de nos créatures épuisées. Grelottant sous l’effet du froid et du choc psychologique, nous nous tenions sur le pont de la corvette, claquant des dents et flageolant sur nos jambes. Une pensée courut dans nos têtes. Où est notre sous-marin ? Où sont les gars qui doivent encore nager derrière nous et qui sont encore manquants ? …
Nous dûmes tous nous déshabiller complètement avant d’être enfermés dans un cagibi vide. Non sans raison puisque les vainqueurs voulaient explorer tous nos sacs à la recherche de documents. D’autre part, plutôt que de laisser sécher sur nous les habits mouillés, on nous avait compressés à poil dans un réduit et l’on eut rapidement plus chaud.
Réellement, à la dernière minute j’ai pu voir notre sous-marin sombrer. Sans cri, sans ostentation, accompagné d’une fontaine qui laissa sourdre des jets d’eau comme ceux d’une baleine s’apprêtant à s’immerger, spectacle que nous avions pu observer bien souvent. La proue disparut. Le sous-marin, lui aussi, coula doucement, presque paisiblement. Il rejoignait son habitat pour lequel il avait été construit, pour plonger cette fois le plus profondément possible et ne plus jamais revenir ! Avec lui l’accompagnaient certains camarades qui n’avaient pu imaginer vivre en captivité. Ils avaient été élevés dans un état d’esprit qui ne connaissait pas de compromis. Honneur à leur mémoire !
A bord nous avons été bien traités. Après quelques heures, nous avons reçu nos vêtements séchés. Un Moïse (le plus jeune matelot à bord) a même ramené à chacun d’entre nous une cigarette Player cut navy à fumer. Presque une raison à leur manifester à nouveau notre arrogance.
Après trois jours de navigation, nous débarquâmes à Reykjavik en Islande. De là un long chemin à travers différents camps de prisonniers me ramena finalement comme PoW au Canada. Mais ceci est une autre histoire !

Rapport du naufrage du U-550 relaté par le commandant Klaus Hänert :

Historique : Posté dans le secteur d’opérations devant New-York, l’U-550 repère un convoi de 12 à 15 tankers protégé par des destroyers et un porte-avions. Après que le pétrolier Pan Pennsylvanie du convoi CU-21 eut sombré dans le carreau CA 6222, torpillé par le U-550, ce dernier est localisé par le destroyer d’escorte USS Joyce malgré les mauvaises conditions d’utilisation de son sonar. L’U-Boot est forcé de remonter à la surface par suite de charges profondes dévastatrices puis il est coulé par des tirs.
D’après des sources américaines, le destroyer USS Gandy le percuta pour le couler.
« Toujours en immersion périscopique, nous passons sans nous faire repérer à travers le système de surveillance des destroyers. Mon intention est de tirer un triplé sur l’un des tankers…
Avance rapide jusqu’à un pétrolier, (NdR, le Pan Pennsylvanie), je lâche une torpille.
A peine la torpille est-elle expulsée du tube que le chef-ingénieur rapporte : « je ne puis plus maîtriser le bateau.
-Alors descendez, L.I., le bateau ne doit pas remonter » ordonné-je aussitôt. La profondeur des fonds étant ici d’environ 80-90 mètres, mon intention était de pénétrer dans les eaux profondes.
Puis après environ 30 à 40 secondes, survient une explosion : la torpille a frappé au but. Mais après ces entrefaites, l’U-Boot va subir un télescopage avec le sol marin à environ 70 mètres de profondeur. En effet, l’U-550 vient de se planter dans la boue des fonds marins et ne peut plus remonter à la surface sinon qu’avec des mesures extrêmes. Le convoi passe au-dessus de notre bateau bloqué au fond. Pendant ce temps, les destroyers qui disposent d’appareils d’écoute se mettent à notre recherche. Nous arrêtons tous nos instruments à bord. Mais provenant de la surface, 3 échos bien géolocalisés détectent notre sous-marin. Nous sommes découverts. Nous tentons prudemment de faire décoller du sol le submersible. Au même moment explosent des bombes bien centrées au-dessus de la poupe. Pendant que l’on maîtrise les dégâts, s’ensuit une seconde série de charges profondes occasionnant cette fois une très grosse irruption d’eau et de gasoil dans la chambre des diésels et dans la salle arrière. Les dégâts sont irréparables.
J’ordonne immédiatement de chasser l’air et de remonter à la surface pour débarquer l’équipage. Peu de temps après, le L.I. m’annonce que l’U-Boot a percé la surface.

dernierVoyage27
Mais dès l’ouverture du panneau, alors que le tir des trois destroyers répartis en cercle de 50 à 150 mètres se concentre sur le submersible, je chute de l’échelle avec des blessures à la tête, aux bras et aux jambes. Je ne peux plus rien distinguer avec mon œil droit. L’échelon supérieur sous la trappe du kiosque a été arraché.
(NdR : on distingue trois gros impacts sur le haut du kiosque, juste en-dessous du périscope). Suite à de nouveaux tirs, la tour est devenue une passoire. La vigie de garde n°1 et le timonier de combat ont été tués. Le sous-marin sombre lentement, mais vouloir s’extraire de la tour s’avère impossible sous les tirs meurtriers. « Essayez de sortir par tous les panneaux. Procédez au tir manuel des torpilles. » La manœuvre sur les tubes V et VI échoue. Seule une torpille Zaunkönig quitte son tube II.
(Le commandant essaie de faire libérer les tubes lance-torpilles pour permettre aux hommes de pouvoir se sauver éventuellement par les écoutilles étant donné le tir continu ennemi sur le kiosque, Ndr).
Après 15 mn d’escarmouche, l’ennemi cesse l’attaque pour des raisons inconnues. Environ 40 de nos hommes sous la direction de l’I WO sortent conformément aux ordres reçus et nagent vers le destroyer le plus proche. La température de l’eau est de 5°C. Mais voilà que le destroyer se détourne subitement de leur route sans les prendre à bord. Personne parmi ces hommes ne sera sauvé ! 10 à 15 mn plus tard, le destroyer américain USS Joyce s’avance par bâbord au plus près du U-550 et ramasse le reste de l’équipage. Pendant ce temps, le L.I. me signale que le sous-marin est désormais inoccupé, à part les deux morts dans le kiosque. Le U-550 coule vite maintenant, pourtant on ne s’était pas servi de la chasse d’air (pour favoriser la chose). Le L.I. quitte le bateau, puis moi-même saute à l’eau.
Avant que je ne sois récupéré par le destroyer, le chef-ingénieur qui a été hissé auparavant à bord du USS Joyce a pu voir sombrer le sous-marin par la poupe. Pour expliquer l’absence de sauvetage de mes hommes, il n’y eut guère d’éclaircissements. D’après les déclarations des marins américains, le commandant du destroyer avait déraisonné. Comme il avait craint la présence d’un second sous-marin allemand en raison probablement du lâcher de notre torpille T5 qui ne toucha aucune cible, -donc version peu satisfaisante- et au lieu de retourner prendre nos gars, il partit à la recherche des naufragés du tanker qui avait sombré suite à notre torpille et dont il ne sauva que 15 hommes sur 45. Chez nous, on déplora 44 morts et 12 survivants…….. »
Torpillage du U-767
Ayant complété son armement en Norvège, le U-767, sous le commandement de l’Oblt. z. S. der Reserve Walter Dankleff, prit la mer pour sa première mission le 22 mai 1944. Ses ordres de route prévoyaient qu’au terme de sa patrouille qui devait le conduire dans l’Océan Atlantique, il regagnerait Brest, sa nouvelle base.
Suite au Débarquement, l’U-767 reçut instruction de se diriger vers la Manche. Le 15 juin, à l’entrée de la Manche, il plaçait un coup direct sur la frégate HMS Mourne qui coula en quelques minutes avec une lourde perte en vies humaines.
Le 18 juin à 15.05, l’U-767 était à son tour repéré et attirait sur lui le 14th Escort Group comprenant les destroyers HMS Fame, Havelock, Hotspur, Icarus et Inconstant. A 16.20, le HMS Fame obtenait un contact asdic et attaquait le premier au Hedgedog . Cette attaque se traduisit par trois explosions après 4 secondes, suivies d’une grosse bulle de mazout qui vint crever en surface.
A son tour, le HMS Havelock grenada la position. L’HMS Inconstant s’apprêtait à effectuer une autre attaque au Hedgedog quand un marin allemand (Walter Schmietenknop) portant un appareil respiratoire de sauvetage parvint en surface au milieu d’une grosse bulle d’air. Il fut rapidement repêché par le HMS Fame sous les feux des batteries côtières encadrant les Anglais. Ordre fut donné au HMS Hotspur de tendre un écran de fumigènes pour protéger les destroyers qui continuaient de matraquer l’épave jusqu’à la certitude de sa destruction.
Le matelot qui parvint à s’échapper du compartiment arrière fut le seul rescapé. Ses 48 camarades dorment pour l’éternité dans les flancs de leur cercueil d’acier.

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Herbert A. Werner, jeune aspirant sur le U-557 relate l’accident mécanique qui a “planté” son sous-marin, parti de Koenigsberg vers Kiel, dans les fonds marins de la Mer Baltique.


« A vos postes ! Sonnez l’alarme pour une manœuvre de plongée ! » L’ordre fut répété plusieurs fois à bord, dans un rapide va-et-vient sonore, puis les hommes de la vigie dégringolèrent de l’échelle d’aluminium. La cloche d’alarme ne cessait de retentir à travers le sous-marin.
Des machinistes étaient déjà suspendus aux leviers en ouvrant rapidement les purges afin d’accélérer la plongée. D’autres tournaient comme des diables de nombreux volants.
Dans un vacarme tonitruant, l’air s’échappa des ballasts tandis que l’eau de mer s’engouffrait dedans en gargouillis bruyants. L’U-557 devint très rapidement lourd à l’avant et je pus encore me retenir à la table de traçage des relevés pour ne pas être lancé contre le plancher. Cette mise en garde qu’on nous avait serinée dès le départ m’incita à rester extrêmement vigilant sinon j’allais plus souvent voler que rester debout durant le voyage.
Un appel perçant et déchirant fusa: « intrusion d’eau dans la salle des moteurs diésel, le clapet inférieur pour fermer le tuyau d’aspiration d’air ne se laisse pas obturer ».
En raison d’un surpoids très prononcé à l’avant, l’U-557 sombrait dans un angle de 35° vers les profondeurs.
A la même seconde, un mécanicien, avec sa tête apparaissant devant le panneau de fermeture, cria : « le clapet d’aspiration d’air est bloqué ». Le commandant Paulshen réagit aussitôt et hurla : « Air comprimé dans tous les ballasts ! Les 2 barres vers le haut. Immersion ». Longues secondes d’attente. L’aiguille du manomètre de profondeur indiquait 60 mètres, 70, 85, 110 mètres. Subitement le sous-marin oscilla de travers. Il tombait, sa poupe dirigée vers le fond. Je pus juste encore me retenir à un tuyau. Lié à la surcharge du poids d’eau embarqué à l’arrière, le sous-marin chutait de plus en plus vite vers le sol marin. D’ailleurs sa dégringolade fut si soudaine que tout ce qui n’était pas amarré (valises, caisses, boîtes) vola de l’arrière à travers la coursive centrale.
Les deux barreurs furent littéralement soulevés de leur siège et propulsés dans les volants des compresseurs d’air. Un homme, comme soufflé, fut projeté à travers un panneau de fermeture auquel il réussit in extremis à s’agripper. Le chef-ingénieur supervisa rapidement la situation et cria : « Arrêtez d’insuffler de l’air comprimé, les 2 E-Maschinen électriques, en avant toutes ! »
Mais l’U-557 continuait à s’approcher du sol. De la salle des moteurs diésel nous arriva un énorme bruit : des tonnes d’eau de mer s’engouffraient dans le tuyau d’aspiration. L’eau embarquée provoqua une puissante onde de choc. La lumière s’éteignit. Je perdis l’équilibre et j’atterris sur le chef-timonier qui était couché au-dessus d’un second maître en poste dans la centrale. Alors tout devint silencieux.
Comme sortie d’une tombe, une voix caverneuse venue de la salle arrière, s’exclama: « Le clapet d’admission est fermé et sécurisé, l’arrivée d’eau est jugulée. » Bien joli tout cela, mais notre bateau, planté à 50° d’angle, et bien enfoui dans le sable marin, oscillait dans l’eau comme un pendule.
« Enclenchez les lumières de secours ! Tous les hommes à l’avant ! » C’était la voix encourageante du commandant. Immédiatement quelques faisceaux de lampe brandirent leur halo lumineux à travers les salles et quelques silhouettes commencèrent à filer à l’avant et à grimper vers le haut. Après un rapide regard de côté, je constatai que la jauge indiquait -142 mètres. L’U-557 paraissait devoir rester ancré à jamais dans le gravier, étant désormais inatteignable pour les secours. Le courant électrique s’épuisait, les batteries avaient perdu beaucoup de leur charge et de nocives émanations de gaz chloré s’échappaient des loges où étaient rangées les batteries. Un risque d’explosion pouvait à tout instant se produire comme une inéluctable condamnation à mort.
Mes pensées, focalisées sur une situation qui m’apparaissait sans issue, furent interrompues par une voix qui nous parvint par le tube acoustique : « ici, poste arrière, le mécanicien Eckstein est mort ! »
L’espace d’un instant, une pensée me traversa l’esprit qu’Eckstein avait tiré le meilleur lot de la situation.
Soit les gaz mortels rongeraient nos poumons, soit nous mourrions pitoyablement étouffés par manque d’oxygène ! Nous rampâmes sur nos mains et genoux vers le haut, bloquant nos pieds contre une pompe, contre une soupape ou le long d’un tuyau. Me traînant à plat ventre sur le plancher, je scrutais les visages des hommes que je connaissais à peine. Trempés, enduits d’huile et de graisse, sales, transpirant, les hommes suivaient l’ordre de Paulshen sans montrer une quelconque émotion.
Tous, nous étions devenus de précieux ballasts. C’était pour ainsi dire une singulière ironie de l’histoire dans la mesure où le commandant, en m’accueillant ce matin comme jeune aspirant sans expérience, m’avait catalogué comme du ballast superflu ! Les gars se rassemblèrent dans la salle des torpilles avant. Mais, pour autant, la proue ne s’inclina que légèrement. Il semblait que le sous-marin était bel et bien coincé au fond par la masse d’eau qui alourdissait la quille arrière en agissant comme une ancre cramponnée dans le socle marin. J’entendais le capitaine s’entretenir avec le L.I. dans la centrale. Je pouvais distinguer les deux hommes qui discutaient dans la pénombre à peine éclairée, à travers le panneau rond de séparation. C’était comme si je me trouvais sur le palier supérieur d’une cage d’escalier de 10 étages et que je regardais dans le vestibule du rez-de-chaussée ! (NdR. Présentant une pente de 50°, l’aspirant compare à juste titre le sous-marin qui mesure 50 mètres de long à un immeuble en haut duquel il serait perché.)
Paulshen ordonna de constituer avec 25 hommes une chaîne humaine pour charrier des seaux et transporter l’eau retirée des salles de machines inondées vers la cale de la salle avant, de façon à pouvoir infléchir puis poser de cette manière le bateau sur sa quille !
Je ne pouvais pas rester plus longtemps inactif, je me joignis au groupe. Assis sur le plancher de la proue, je glissai le long du couloir pentu en me dirigeant vers la poupe. Arrivé dans la salle des diésels, je vis l’eau noire, huileuse, qui remplissait la plus grande partie arrière du sous-marin. Hors d’atteinte, dans les tuyaux du tube lance-torpilles arrière, gisait le mort. Sa tempe droite était éclatée, du sang rougissait sa face jaune.
Le sombre liquide, corrosif sans doute, qui remplissait la poupe, me semblait être la mer, à la fois si lointaine et si profonde qu’elle m’apparaissait impossible à être évacuée avec des boîtes et des seaux ! Assailli d’un profond doute, je commençai néanmoins à puiser l’eau. J’étais pratiquement convaincu que nos efforts pour ramener inutilement l’eau vers l’avant ne feraient que raréfier l’oxygène. Nous tendions les seaux d’un homme à un autre à travers notre longue tombe et versions en partie sur nous l’eau grasse, salie que l’on hissait vers l’avant.
Pendant que nous essayions de ramener au mieux les récipients pleins vers le haut, nous glissions, grotesques, sur le plancher mouillé, incapables de nous cramponner à un appui quelconque. Très souvent, une boîte vide ou une marmite volait comme un obus à hauteur de nos têtes. Quelques-uns gémissaient sous le poids des seaux, d’autres étouffaient des jurons à travers leurs dents lorsque l’eau sale enveloppait leur visage.
3 heures se passèrent. Nous comptions les seaux, les boîtes, les récipients : 420, 421, 422…..
4 heures. 5 heures. Avec des efforts incroyables, nous luttions contre la fatigue et le devoir personnel qui nous commandait de nous atteler à la tâche. Le niveau d’eau de l’arrière était descendu de bien peu.
Mais les seaux continuaient leur ronde, passant de main en main. 582, .. 83…..
Après 6 heures de dur labeur, la 2ème partie de l’équipage entra en jeu, prit le relais. L’air devint lourd. Cela sentait l’huile, la sueur, le chlore, l’urine. Le souffle était court, nos mouvements plus faibles. Mais cependant nous continuâmes à nous tendre les seaux. Nous étions à moitié étouffés, comme noyés.
Rien n’avait changé depuis notre plongée maintenant vieille de 14 heures. La première brigade de seaux avait depuis longtemps attaqué à nouveau son 2ème poste mais l’U-557 n’avait guère bougé depuis.
Paulshen, visiblement contrarié, essaya une nouvelle fois de retourner à la vie. Arrêtant la chaîne, il ordonna notre retour dans la proue.
Cherchant péniblement de l’air, nous nous hissâmes avec difficulté en direction de la partie avant du sous-marin. Lorsque je parvins à me glisser entre les tube lance-torpilles, survint alors l’impossible. Très lentement, le ballast commença à se secouer. Rendant un son guttural, quelques bulles d’air s’échappèrent soudain des purges du ballast avant. Et suite à ce phénomène, voilà que la proue s’inclina et frappa avec un bruit sourd le sol marin. Cette nouvelle situation força les marins à agir. Le mécanicien trépassé fut ramené dans la loge du commandant et recouvert d’une bâche. Paulshen tira le rideau vert et sépara le défunt du passage obligé de la circulation. Il lui avait donné la meilleure place à bord.
Comme l’alimentation électrique était hors d’usage et qu’elle avait provoqué de ce fait la panne des pompes de vidange, l’eau en surplus à l’arrière dut être transvasée avec des seaux vers les cales de l’avant pour rééquilibrer l’assiette du sous-marin. Les dégâts des eaux dans la salle des moteurs électriques, dégâts impossibles à réparer en mer, avaient aussi fait disjoncter les appareils électriques de la cuisine. Le cuistot distribua sur ordre du commandant des fruits en conserve : pêches, poires, fraises et mûres. La bonne humeur éclata au même rythme que la faim et la soif disparurent.
Mais nous étions nos propres captifs, enfermés dans un cercueil d’acier et enterrés vivants. Une hauteur liquide de 165 mètres nous recouvrait et environ 40 tonnes d’eau retenaient fermement le sous-marin sur le fond de la mer Baltique.
Le L.I. s’activa, se remit au travail pour chercher à nous libérer, lui comme tout l’équipage. Un ordre bref et de l’air comprimé fila bruyamment dans les ballasts. Mais le sous-marin restait collé au sol. A nouveau, une grande quantité d’air gronda et fonça à travers les tuyaux. Mais toujours aucun signe de décollage ne se manifestait !
La pression d’air commença lentement et doucement à baisser, le débit disparut. L’air comprimé était maintenant épuisé. Que pouvait donc encore entreprendre le Leitende Ingenieur ? Nous semblions perdus.
Il tournoyait, (cherchant l’inspiration). Puis il hurla : « Tous les hommes à l’avant. Bougez vos membres fatigués, allez, allez, pressons. »
Tout le monde courut et tituba pour atteindre l’avant. Arrivés dans la proue, le L.I. nous ordonna de refiler vers l’arrière. Essoufflés, nous courûmes vers la poupe, fonçâmes direction opposée. Nous nous baissions en passant par les panneaux ronds d’étanchéité, transpirions, glissions sur les plaques humides. A nouveau nous entendîmes la voix déchirante du Leitende Ingenieur: nous repartîmes vers l’avant tels des taureaux sauvages poussés dans l’arène. Nous haletions, toussions, et courions. Puis, presque sans crier gare, le sous-marin se mit à bouger.
Alors que nous défilions en nombre vers la proue, le bateau se souleva. L’U-557 avait fini par se libérer !
Les hommes coururent à leur poste. Cela paraissait incroyable, mais de manière vraiment perceptible, l’avant se soulevait et le sous-marin poussait sa liberté en remontant vers la surface.
Encore tout essoufflé, j’arrivai dans la centrale. L’aiguille de la jauge de profondeur tremblait sur le chiffre mentionnant les moins 140 mètres, elle bascula bientôt sur -130 et maintenant, elle bougeait rapidement dans l’écrin du manomètre. Le L.I. criait au commandant installé dans la tour : « 80 mètres, 40 mètres, 20 mètres,…. la tour apparaît au-dessus des flots,…. ça y est, le sous-marin est arrivé en surface ! »
Paulshen poussa un levier et le panneau du kiosqe s’envola. Notre attente de 20 heures dans la tombe d’acier prenait fin. Une fraîche et cristalline brise d’air traversa le sous-marin et réveilla tous les hommes, jusqu’à l’un d’eux, à une meilleure vie…….. »

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